« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

Traduction :

24 mai 2014

PÈRE MUARD

Après les persécutions, survenues au cours de la fin de l’Ancien Régime, et après les amples destructions de la Révolution, la tradition bénédictine était presque totalement anéantie en France.

Cependant, le but de l’abbé Jean-Baptiste Muard, alors prêtre du diocèse de Sens, n’était pas, tout d’abord, la restauration de la vie bénédictine. Son âme de feu, dévorée par l’amour du Christ et par le zèle pour le salut des âmes, bénéficia en 1839 d’une révélation du Sacré-Cœur qui le confirma dans sa vocation. Afin de se dévouer plus ardemment aux missions paroissiales dans un pays largement déchristianisé, il fonda l’année suivante à Pontigny, à une vingtaine de kilomètres au nord-est d’Auxerre, une communauté de prêtres, alliant le zèle missionnaire sacerdotal à la pénitence et au silence des communautés religieuses. 

« Quand je songe à l’incrédulité, à la corruption, à l’ignorance où sont tombées toutes les classes de la société en France, et presque partout ailleurs, je sens combien il est à désirer que Dieu tire des trésors de sa miséricorde des hommes puissants en œuvres et en paroles, qui rallument parmi nous le flambeau de la foi, et fassent refleurir les mœurs anciennes, comme il fit lorsqu’à diverses époques, il suscita les François d’Assise et les Dominique, les Vincent Ferrier et les Bernardin de Sienne, les Ignace, les François-Xavier, les François Régis, les François de Sales et les Vincent de Paul. Cette idée fait naître en moi un désir immense que je ne puis définir, comme si je désirais de parvenir à la sainteté pour faire ce qu’ils ont fait. »[1]

Mais cette première fondation ne le satisfaisait pas pleinement. Il était attiré par un idéal plus complet encore : celui d’une communauté certes adonnée à l’apostolat, mais aussi profondément enracinée dans la solitude et la retraite, la séparation effective d’avec le monde, et les pratiques de mortification du désert.



« Le jour anniversaire de son baptême, 25 avril 1845, fête de saint Marc, un vendredi, il revenait de Venouze où il avait célébré la sainte messe et fait la procession, lorsque tout à coup il a une vue distincte d’un projet tout formé d’une société religieuse qui lui est montrée comme nécessaire, dans le siècle où nous vivons, pour opérer quelque bien. Son âme est dans un état tout à fait passif ; il ne raisonne pas, il voit, il sent, et l’imagination n’y a aucune part. Il voit une société composée de trois sortes de personnes qui doivent suivre un genre de vie à peu près semblable, pour la mortification, à celle des Trappistes : les uns se consacreront plus particulièrement à la prière, à la vie contemplative ; les autres, à l’étude et à la prédication ; les derniers, en qualité de frères, au travail des mains. Il voit que leur vie doit être une vie de victime et d’immolation continuelle ; qu’ils devront faire pénitence pour leurs propres iniquités et pour les péchés des autres, et rappeler les hommes à la mortification et à la vertu par leurs exemples encore plus que par leurs paroles. Pour atteindre ce but, il leur faudra pratiquer la pauvreté la plus absolue, renonçant à tout ce qu’ils posséderaient dans le monde, avant de s’engager définitivement dans cette société ; se contenter de l’absolu nécessaire, et suivre, sur la pauvreté, les conseils évangéliques, à peu près comme l’entendait saint François d’Assise ; consacrer à des bonnes œuvres tout le surplus du strict nécessaire. On donnera pour gardienne à la chasteté la plus exacte modestie, et on observera l’obéissance la plus absolue, s’astreignant à la pratique de ces vertus par les grands vœux de religion. Il faudra s’établir, en outre, dans un lieu pauvre et solitaire ; garder un silence presque absolu, n’apparaître au milieu du monde que quand le bien des âmes l’exigera, et mener dans le siècle la même vie qu’au désert. Cette société dédommagera notre Seigneur des outrages qu’il reçoit de la part des pécheurs, et surtout des personnes qui lui sont spécialement consacrées. Elle prendra pour base la règle de saint Benoît. » [2]


À la recherche d’une telle perfection, il se rendit en Italie, notamment à l’abbaye de Subiaco, où il découvrit la Règle de saint Benoît qu’il trouva apte à constituer le fondement de la communauté dont il rêvait.

21 mai 2014

SAINT ROMAIN

Père spirituel
fêté le 22 mai

Nous ne savons rien d’autre de saint Romain que ce qu’en a rapporté le pape saint Grégoire le Grand dans son deuxième livre des Dialogues. La figure discrète, et pourtant si attachante, du pieux moine italien n’en est pas moins révélatrice de la façon dont on envisageait la vie monastique et son apprentissage à l’époque de saint Benoît, c’est-à-dire à la naissance du monachisme bénédictin : saint Romain joua, en effet, un rôle primordial dans la formation du saint Patriarche des moines d’Occident.

Quel est ce rôle ? Écoutons saint Grégoire :
Benoît, plus désireux de souffrir les maux du monde que ses louanges, de se fatiguer dans les travaux de Dieu plus que d’être promu aux faveurs de cette vie, […] gagna une retraite située dans un lieu désert appelé Subiaco à quelques 40 milles de Rome : de là émanent des eaux fraîches et transparentes lesquelles, grâce à leur abondance, forment au début un grand lac qui, à la fin, poursuivent en rivière.
Alors que dans sa fuite, Benoît était parvenu à cet endroit, un certain moine, du nom de Romain le rencontra en train de marcher et lui demanda où il allait. Ayant pris connaissance de son désir, il lui garda le secret, et même lui accorda son aide, lui donnant l’habit de sainte vie [monastique] et lui rendit tous les services qu’il était en droit de lui rendre.
Parvenu à ce lieu, l’homme de Dieu Benoît, gagna une grotte très exiguë où, pendant trois ans, il demeura inconnu des hommes, à l’exception [précisément] du moine Romain.

La vie monastique ne s’invente ni ne s’improvise : elle se reçoit. Tout admiratif qu’il soit de la vertu de l’ermite de Subiaco, comme il le sera du génie législatif de l’abbé du Mont-Cassin, saint Grégoire n’envisage aucunement une inspiration, une innovation. Saint Benoît doit avoir été initié aux principes de la vie monastique, en avoir reçu la tradition. Et c’est de Romain, moine lui-même – nullement de l’abbé, comme on va le voir – que la tradition monastique lui est transmise. L’insistance du biographe sur le secret absolu de saint Benoît, secret que Romain est seul à partager, semble indiquer l’importance de son influence et de ses soins : pour devenir moine, point n’est besoin d’entrer dans une communauté : il faut trouver un père spirituel. Lisons la suite :

Romain vivait non loin de là dans un monastère sous la règle du Père Adéodat, ainsi dérobait-il pieusement des heures aux yeux de son Père [abbé], et le pain qu’il pouvait soustraire à sa propre portion, il le portait, certains jours, à Benoît. Il n’y avait pas de chemin allant de la grotte au monastère de Romain, car un rocher très élevé la surplombait. Cependant, du haut de ce rocher, Romain avait l’habitude de descendre le pain à l’aide d’une très longue corde sur laquelle il avait mis une petite sonnette attachée par une ficelle, afin qu’en entendant la clochette, l’homme de Dieu soit averti que Romain lui apportait son pain : alors il sortait pour le prendre.
Mais l’antique ennemi, jaloux de la charité de l’un et du repas de l’autre, voyant un jour qu’il [Romain] faisait descendre le pain, jeta une pierre et brisa la sonnette. Romain cependant n’en continua pas moins de le servir en usant de moyens adéquats.

Romain semble donc avoir discerné dans son jeune disciple une qualité et une vocation hors du commun. Sans préciser davantage comment il continua à lui rendre service (on peut penser qu’il ne se contenta pas de lui fournir des victuailles) saint Grégoire laisse entendre qu’en peu de temps, Benoît devint un moine achevé : il fallait dès lors que Romain s’efface, et que le disciple devienne à son tour père spirituel.

Alors le Dieu tout-puissant résolut que Romain se reposerait désormais de son labeur, et que la vie de Benoît serait offerte en exemple aux hommes, « afin que la lumière posée sur le chandelier brillât pour tous ceux qui sont dans la maison. »


« Fonder une école du service du Seigneur. » Telle sera bientôt l'intention explicite de saint Benoît, lorsque des années plus tard, il rédigera sa ‘Règle des moines’ : former des âmes, entraîner des âmes au service de Dieu, à la suite du Christ. Il ne s'agissait certes pas de fonder un ordre religieux au sens où on l'entend aujourd'hui, ni de recruter ou attirer du monde autour de lui. Saint Benoît se retira dans la solitude simplement pour vaquer à Dieu, sous la conduite de Romain.

Ce n'est qu’une fois ce dernier disparu - on pense à saint Jean-Baptiste - que des disciples s'attachent à lui, de leur propre initiative :
C’est alors que des bergers aussi le trouvèrent qui se cachait dans sa grotte, et comme ils le voyaient couvert de peaux au milieu des fourrés, ils crurent que c’était une bête féroce. Mais ayant reconnu en lui un serviteur de Dieu, beaucoup d’entre eux passèrent d’une mentalité sauvage à la grâce de la piété. C’est pourquoi son nom fut connu dans tout le voisinage, et il advint qu’à partir de ce moment-là, beaucoup se mirent à le fréquenter : on lui apportait de la nourriture pour le corps, et on remportait, sortis de sa bouche, des aliments pour son propre cœur.
Ainsi, beaucoup se mirent désormais à quitter le monde et vinrent avec empressement se mettre sous son autorité. […] Comme dans cette solitude, le saint homme croissait en vertus et en miracles, beaucoup attirés par lui, se rassemblèrent en ce lieu en vue de servir le Dieu Tout-puissant, si bien qu'il y construisit douze monastères avec l'aide de Jésus-Christ le Seigneur Tout-puissant, dans lesquels il établit douze moines en leur assignant un père [spirituel], tout en gardant cependant quelques-uns avec lui, dont jugeait que sa présence était encore nécessaire pour leur formation.

Saint Benoît n'est donc pas un chef d'ordre religieux, mais d’abord et avant tout, un père spirituel : il conduit des hommes vers Dieu et les engendre à la vie spirituelle, à la vie monastique et à la sainteté, en leur transmettant simplement l’Évangile de Jésus-Christ et les pratiques monastiques. Comme Romain son maître, il exerce sur ceux qui s’adressent à lui une paternité spirituelle qui n’est pas la sienne propre, mais qu’il reçoit du Père céleste par le Christ.

Devenir moine ne signifie pas, pour les bergers de Subiaco comme pour le pape saint Grégoire, entrer dans une communauté, dans un ordre. Cela signifie se placer sous la direction d’un père spirituel, en recevoir les enseignements, en admirer et en imiter les exemples. Ce n’est que plus tard que cette doctrine monastique devient un recueil de prescriptions, une règle, une législation.

Pour comprendre pleinement l'œuvre de saint Benoît, il faudra donc aller aux origines de la paternité spirituelle et de la vie monastique : auprès des premiers moines d'Égypte, des ‘Pères du Désert’. C’est à eux que se rattache le Patriarche des moines latins, par l’intermédiaire de ROMAIN.

Voir notre article sur saint Benoît, père spirituel...


20 mai 2014

SAINT PACHÔME

Père des moines cénobites

fêté le 14 mai


          Tous les témoignages sont unanimes à affirmer que Pachôme, considéré communément comme le fondateur du monachisme cénobitique, fut aussi un grand « voyant ». La ‘Vita prima’ grecque déclare de façon laconique - en combinant trois citations du Nouveau Testament - que Pachôme
« voyait grâce à la ‘pureté de son cœur’ le ‘Dieu invisible’ ‘comme dans un miroir’. » 
Καὶ ἦν ὠς ὁρῶν τὸν ἀόρατον Θεὸν τῇ καθαρόητι τῆς καρδίας ὡς ἐν ἐσόπτρῳ. [1]




D’après les ‘Vies coptes’, Pachôme eut très tôt sa première vision : à l’âge de vingt ans. Fait significatif, ce fut la nuit même de son baptême, sacrement que dans l’Orient chrétien, on continue à appeler du nom d’« illumination ». D’autres visions et révélations suivirent cette vision initiale, mais ce ne fut que beaucoup plus tard, alors qu’il était déjà moine et abbé à la tête d’une grande communauté. L’une d’elles lui advint alors qu’il se trouvait « en prière dans la synaxe », c’est-à-dire dans l’oratoire principal du monastère, et Théodore, son disciple préféré, fut indirectement témoin de l’événement. Lorsque Pachôme reçut ces « visions et révélations effrayantes », la synaxe « fut secouée comme une eau ». Le matin suivant, Pachôme raconta ces événements à quelques Pères anciens, et c’est ainsi que Théodore en eut connaissance lui aussi. Voici l’essentiel du récit : [2]


« Voici la révélation que notre père Pachôme vit pendant qu’il priait. Il regarda vers le mur est du sanctuaire ; ce mur devint tout doré ; sur ce mur, il y avait une grande icône, dans le genre d’un grand tableau, portant sur la tête une couronne. Cette couronne était d’une gloire incommensurable ; sur le pourtour de cette couronne se trouvaient des images de couleurs variées semblables à des pierres précieuses [qui rappellent celles du psaume 20, 4], et qui sont les fruits du Saint-Esprit : la foi, le bien, la crainte, la piété, la pureté, l’humilité, la justice, la longanimité, la bonté, la douceur, la tempérance, la joie, l’espérance et la charité parfaite [cf. Gal 5, 22]. Devant l’icône se trouvaient deux grands Archanges très vénérables, immobiles et contemplant l’image du Seigneur apparue dans la synaxe. »

Pachôme a donc vu sur le « mur oriental » du sanctuaire une « grande icône » du Christ portant sur la tête une couronne « d’une gloire incommensurable ». Cette couronne était ornée d’« images de couleur variée » qui symbolisaient les « fruits du Saint-Esprit », parmi lesquels notamment la « crainte ». Pachôme se mit alors à supplier :
« Seigneur, que ta crainte descende sur nous tous à jamais,
afin que nous ne péchions pas contre toi durant toute notre existence ! »